Marcel PROUST, lettre à Madame Alphonse Daudet


La rencontre de Marcel Proust avec Francis Jammes Poète
PROUST (Marcel), 1871-1922. Le plus grand romancier du vingtième siècle en France, et même dans une large mesure, hors de France.
Une jolie lettre autographe signée : « Marcel Proust » adressée à Madame Alphonse Daudet.
3 pages sur un bi-feuillet in-octavo, sans lieu [Paris1], sans date [2 avril 19132].
Format : H. 182 mm. ; L. 136 mm.
Cette lettre est présentée et datée par le professeur Philip KOLB, Correspondance de Marcel Proust, Paris, Plon, 1984, tome 12, pp. 124-125. La lettre se situe bien le mercredi 02 avril 1913 (selon le calendrier annuel de l'année 1913).
En avril 1913, Marcel Proust est convié par Madame Alphonse Daudet à rencontrer le poète Francis Jammes. Il ne sait encore s’il pourra venir, mais ce serait pour lui la réalisation d’un double rêve : « Me retrouver chez vous et voir Francis Jammes. ».
L’état maladif permanent de Marcel Proust, ce « mirobondage » chronique et sans grand répit, laisse à penser, à première vue, que cette rencontre ne se fit point du tout en avril 1913, mais à partir de 1916.
Quelques repères.
En septembre 1916, Proust dit n’avoir été en contact avec Jammes qu’une seule fois, et cinq minutes (cf. Pierre-Louis Rey, Dictionnaire Marcel Proust, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 527). Le 27 décembre de la même année, il rencontre de nouveau Jammes (cf. le professeur émérite à la Sorbonne et critique littéraire éminent Jean-Yves Tadié, Marcel PROUST : biographie, Paris, Éditions Gallimard, 1996, p. 764). Le 5 février 1918, ayant été invité à une réception donnée par Madame Alphonse Daudet en l’honneur de Francis Jammes, il le rencontre plus longuement après le rituel du souper (cf. « Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939) », Paris, Mercure de France, 1985, année 1918, p. 327).
Julia Allard, épouse et précieuse collaboratrice de l’écrivain Alphonse Daudet ; elle est encore un poète exquis à lire et le délicieux auteur de souvenirs d’enfance et d’essais littéraires. Proust appréciait les écrits de Julia Daudet.
Transcription littérale de la lettre :
« Mercredi
Madame,
Moi qui vous dois tant de joies c’est parmi les meilleures que serait celle que vous m’offrez pour demain. Depuis des années et jusqu’à hier, j’aurais été certain de ne pouvoir en profiter. Mais sans vous ennuyer de détails mon horaire sera modifié demain. Et il n’est pas impossible que je vienne. C’est hélas bien peu probable. Et ç’aurait été pour moi la réalisation d’un double rêve. Me retrouver chez vous et voir Francis Jammes. Je ne peux pas dire combien je l’admire. Le sentiment que j’ai pour son œuvre, qui se manifeste par des lectures, des méditations quotidiennes, est un fait de mon existence, comme des seules personnes qui vivent auprès de moi et ma cuisinière est au courant des livres de Francis Jammes comme des choses que j’aime ou des parfums qui me font mal. Mon valet de chambre entre chez moi d’un air de triomphe s’il m’a acheté un journal ou une revue où il y a quelque chose de Francis Jammes. Aussi vous pensez combien je suis heureux de venir demain et si je ne viens pas c’est vraiment que je n’aurai pas pu. Veuillez agréer Madame mes hommages de respectueuse et d’admirative reconnaissance.
Marcel Proust
J’ai reçu une ravissante lettre de Lucien3 du Cap Martin. »
PROVENANCE : Collection privée française de M. Jean-Pierre A***.
Codicologie :
Une écriture commune, épistolaire. Une cursive relâchée et peu soignée, à l’encre noire sur un papier vergé anglais, couleur écru à grammage élevé qui porte le filigrane entier « Imperial Diadem » couronné. L’écriture d’un tracé rapide est inclinée à droite, difficilement lisible au premier coup d’œil et qu’on peut lire avec peine. Les traces de pliures sont inhérentes au mode d’envoi d’origine du document et elles sont sans gravité. Un bon état général du document.
Marcel Proust avait été présenté à la famille Daudet dès le début des années 1890 par l’intermédiaire du compositeur et interprète vénézuélien Reynaldo Hahn, son ami intime. Madame Daudet avait rencontré Marcel Proust, en 1894, chez Madame Laure Baignières qui animait l’un des plus prestigieux salons parisiens. Elle fut séduite par ses « belles manières » et son intelligence et lui fit connaître son fils Lucien. Proust se lia étroitement avec les deux fils de l’écrivain Alphonse Daudet, Léon et Lucien, très différents l’un de l’autre. Lucien Daudet, le cadet, fut, après Reynaldo Hahn, la seconde grande passion amoureuse de Marcel Proust et restera, jusqu’à sa propre mort en 1922, l’un de ses amis les plus proches.
Proust dont l’admiration et le respect allait au poète et au prosateur, avait lu et énormément apprécié Francis Jammes pour la première fois en 1906 (Clairières dans le Ciel). Il devait plus tard voir en lui, sans s'habituer à la personne, l’un de ses précurseurs litterarius. Le 25 mars 1913, Proust faisait l’éloge du talent de Jammes dans un article envoyé au Figaro. Il reçut le 9 décembre 1913 une lettre élogieuse de Jammes qui avait lu Swann et comparait son auteur à Shakespeare et à Balzac et louait « sa phrase à la Tacite » (Kolb, Corr., tome XII, pp. 372-373, voir la lettre de remerciement de Proust).
Le solitaire d’Orthez (1868-1938) faisait partie du cénacle littéraire de la jeune N. R. F. et Proust portait ses sympathies et son admiration vers cette maison d’édition bien qu’elle eut, sans même le lire, écarté en décembre 1912 (l’ouvrage fut d’abord porté à l’éditeur Eugène Fasquelle qui ne crut pas devoir le publier) Le Temps perdu, premier fort volume du long roman que Proust hésitait à diviser en deux ou trois parties, et dont le titre général était alors Les Intermittences du cœur. Ce fut Bernard Grasset, par le truchement du critique d’art René Blum, pour accepter une publication à compte d’auteur de deux épais volumes. Du côté de chez Swann fut mis en librairie en novembre 1913.
C’est à l’écrivain Louis de Robert, son ami dévoué et son aîné, que Marcel Proust écrivait : « Jammes est l’écrivain que j’admire le plus », mais encore au poète, en mai 1922 : « Vous le plus grand poète qui m'ait jamais été révélé », lui écrit-il dans l'un de ces élans épistolaires (Kolb, Corr., tome XXI, p. 198).
Les lettres de Marcel Proust recueillies par Louis de Robert contenant les considérations sur Francis Jammes ont été publiées dans La Revue de France des 1er et 15 janvier 1925, puis dans un joli livre, sous le titre Comment débuta Marcel Proust (collection Une Œuvre, un Portrait, Édition de La N. R. F., 1925 ; en 1969, les Éditions Gallimard ont établi une « nouvelle édition revue et augmentée » de ces lettres et en 2018 l’ouvrage a été réédité par les éditions L’Éveilleur, augmenté et préfacé par Jérôme Bastianelli et contenant nombre d’informations sur Louis de Robert).
1. De 1906 à 1919, Marcel Proust réside dans un immeuble situé au 102 boulevard Haussmann dans ce VIIIe arrondissement où l'écrivain a passé les meilleures années de sa vie.
2. a) – Cf. Francis Jammes Poète. La Chronologie établie par PIRENEAS : Bibliothèque Numérique des Ressources Pyrénéennes ; b) – Catalogue BnF, Francis Jammes : exposition vingtième anniversaire de la mort du poète, 1958-59, Chronologie, p. 9 ; les deux sources d'origine datent la rencontre de Marcel Proust avec Francis Jammes chez Madame Daudet en 1916. Proust, en effet, ne datait jamais ses lettres, tout au plus lui arrivait-il d’inscrire le jour de la semaine.
3. Jules Lucien Daudet (1878-1946), chroniqueur, romancier, fils de l’écrivain Alphonse Daudet. Probablement en villégiature chez l’Impératrice Eugénie, à la « Villa Cyrnos », au Cap-Martin, sur la Riviera française. Lucien Daudet était le plus jeune et l’un des plus intimes parmi les fidèles de l’Impératrice.




