Charles BAUDELAIRE. Les Promesses d'un visage
Un poème PUISSAMMENT ÉROTIQUE.

BAUDELAIRE (Charles-Pierre).
1821-1867. Le plus important poète français du dix-neuvième siècle par son influence considérable sur toute la poésie contemporaine, en France, et même dans une large mesure, hors de France.
Les Promesses d’un visage
Un important manuscrit AUTOGRAPHE unique de Charles Baudelaire. Un poème d’une grande audace et PUISSAMMENT ÉROTIQUE, intitulé « LES PROMESSES D’UN VISAGE ».
Sans date connue (vers 1865-1866).
C’est l’une des plus enchanteresses « Galanteries » des Épaves. Composé en 1865 ou 1866, ce poème d’inspiration érotique, aux appétits charnels, fut publié sous le numéro XI dans la section « Galanteries » du recueil Les Épaves lors de la première édition imprimée de 1866, et repris dans Le Nouveau Parnasse satyrique du dix-neuvième siècle, p. 87, au début de l’année 1867 (la page de titre est à la date de 1866).
Cette épigramme compte 20 vers en 5 strophes alternées d'alexandrins et d'octosyllabes sur une page in-octavo rédigés à l’encre brune, folio recto, sur un papier satiné de qualité ordinaire et un légèrement fragile. Le manuscrit a été plié en quatre ; les traces de pliures, inhérentes au mode de conservation d’origine du document, sont sans gravité. On note quelques altérations (marges légèrement effrangées avec deux très petits manques de papier, restaurations du papier au folio verso). Le document n'a été ni perdu, ni détruit et il est encore aujourd’hui dans un bon état de conservation : c’est « presqu’un miracle » !
IL N’EXISTE AUCUN AUTRE MANUSCRIT DE CE POÈME EXCEPTIONNEL.
Transcription dactylographique in-extenso du manuscrit.
à Mademoiselle A….z.
Les Promesses. d’un visage
J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés
D’où semblent couler des ténèbres ;
Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensées
Qui ne sont pas du tout funèbres :
Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux languissamment me disent : « Si tu veux,
Amant de la muse plastique,
Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité ["suscité" biffé, corrigé en "excité"]
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;
Tu trouveras au bout de deux beaux seins b[ien] lourds
Deux larges médailles de bronze
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d’un bonze,
Une riche toison qui vraiment est la soeur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, nuit obscure ! »
Le manuscrit porte dans la marge supérieure à droite, au crayon graphite, d’une écriture qui n’est pas celle de Baudelaire, le nom : « Mendès » ; tout à côté, à l’encre bistre et raturé le nombre : « 16 » (une ancienne foliotation ?) de la plume de Baudelaire. Nous observons quelques variantes par rapport à la version définitive de l’édition des Épaves reprise dans la Pléiade. Elles relèvent toutes de la ponctuation. Autre fait notable : le présent manuscrit révèle que son titre initiale était la dédicace elle-même, « À Mademoiselle A….z. » Baudelaire a ensuite inscrit le titre définitif entre celle-ci et le texte, d’abord (sans l'article qui précède le nom commun) sous la forme « Promesses », avant de la compléter en une phrase nominale « Les Promesses d’un visage ».
UNE PIÈCE JUGÉE « TROP VIVE » ET REFUSÉE PAR LE PARNASSE CONTEMPORAIN.
Dès janvier 1866, Charles Baudelaire avait envoyé des « fragments » de nouvelles pièces au jeune poète Catulle Mendès – dont le nom est porté au crayon graphite sur le manuscrit – pour Le Parnasse contemporain. Mendès qui préparait le premier recueil du Parnasse* n’imprima pas Les Promesses ; il répondit à Baudelaire dans une lettre datée du 23 janvier 1866 qu’il avait compris le poème dans les pièces « trop vives » qu’il était obligé d’écarter de la publication. Le poème fut donc ajouté, sous le numéro XI au recueil Les Épaves publié sous une enseigne d'emprunt à Bruxelles par Poulet-Malassis à la fin février 1866.
*Nonobstant, Baudelaire y occupera une place de choix, ayant droit à lui seul à une livraison contenant quinze poèmes sous le titre : Nouvelles Fleurs du Mal. La livraison porte la date du 31 mars 1866 et paraît quelques jours après Les Épaves.
Ce manuscrit d’exception a bénéficié d’une expertise rigoureuse et d’une étude approfondie sous la plume du savant baudelairien, le Professeur Claude PICHOIS, qui en a livré une description minutieuse au sein de la Bibliothèque de la Pléiade (Baudelaire, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, 1975, p. 1 143).
PROVENANCES :
(a) Historique. – Catulle MENDÈS (le nom est porté au crayon sur le manuscrit).
(b) Collection. Ce précieux manuscrit provient de la prestigieuse Collection d’Armand GODOY. La pièce était conservée par ses héritiers et transmise par descendance familiale.
(c) Acquisition. En l’an 2000, elle a été acquise auprès des ayants droit et conservée à Paris dans une collection particulière jusqu’à ce jour.
Armand GODOY (La Havane, 1880 – Lausanne, †1964), était un homme de lettres et un poète symboliste à la féconde carrière, d’origine cubaine mais d’expression française. Auteur de plusieurs petits recueils, il fut notamment le traducteur en langue espagnole de Charles Baudelaire. Installé à Paris dès 1919, il réunissait dans son hôtel particulier de la rue Raffet, une collection unique de trésors manuscrits, de livres précieux et d’objets d’arts (toiles de maîtres, sculptures, etc.). Il vouait un culte fervent, une véritable passion pour Charles Baudelaire et il collectionna, sa vie durant, de très nombreux documents rares et précieux se rapportant au poète. Parmi ces pièces exceptionnelles, citons la quasi intégralité des lettres de Baudelaire adressées à sa mère, les fragments posthumes de Mon Cœur mis à nu, Fusées et Hygiène (le plus précieux et le plus important manuscrit que l'on puisse posséder de Charles Baudelaire), ainsi que l’ensemble des dessins et lettres-dessins de l’auteur des Fleurs du Mal. Sa collection comprenait également de nombreuses œuvres imprimées, elles-mêmes agrémentées de notes ou de dédicaces manuscrites du poète.
Codicologie : Une écriture personnelle. Le sonnet est rédigé à pleine page (à longues lignes), sans marge, à l’encre brune, folio recto, sur un papier satiné de qualité ordinaire et jaunâtre (absence de filigrane entier ou divisé), un papier d’épreuve au gramme peu élevé, à la découpe irrégulière et non perpendiculaire, une pièce qui semble être un fragment épars de feuille (voir Correspondance de Charles BAUDELAIRE, la Pléiade, p. 402). Une cursive parfaitement lisible à la conservation parfaite, serrée et de taille irrégulière selon les lignes, inclinée à droite, naturelle, spontanée, volontaire, grasse, voire pâteuse. Une biffure et une correction à la 3e strophe ainsi que deux doubles surlignures.
Dimensions du manuscrit : H. : 197 mm. ; L. : 153 mm.
BIBLIOGRAPHIE :
Bibliothèque de la Pléiade : Baudelaire. Œuvres complètes, Texte établi, présenté et annoté par Claude PICHOIS [le savant baudelairien], tome I, Paris, Éditions Gallimard, 1975, page 163 et page 1 143.




